pt-ptPortuguês

ABU GOSH – Le 2 février 2016, en la Fête de la Présentation, Frère Brice, moine au monastère Sainte Marie de la Résurrection d’Abu Gosh, a  été ordonné diacre en vue du sacerdoce par Mgr Marcuzzo, vicaire patriarcal pour Israël. Le religieux a accepté de revenir sur son parcours et d’échanger sur cette nouvelle étape de sa vie toute donnée à Dieu et à l’Eglise.

Les moines d’Abu Gosh ont un charisme commun, c’est celui de savoir « faire famille » avec tous ceux qui s’approchent du monastère pour faire un bout de route avec eux. Peu importe que l’on soit israélien, palestinien ou de toute autre origine. Frère Brice sous ses abords de grand timide ne fait pas défaut. C’est avec grande gentillesse qu’il accepté de répondre à quelques questions après avoir été ordonné diacre ce jeudi 2 février par Mgr Marcuzzo.

Dans son homélie, le Vicaire patriarcal a redonné quelques éléments du parcours « rocambolesque » de la vocation monastique de Frère Brice puis a rappelé ce qu’est la Fête de la Présentation : une fête de la rencontre, une fête d’offrande.  Depuis quelques années, l’Eglise en a fait la journée de la vie consacrée.  Tout cela a déterminé les moines à choisir ce jour pour l’ordination diaconale du Frère Brice.

A l’occasion de cette nouvelle étape dans votre vie de religieux, de cette nouvelle façon de faire offrande de votre vie, nous serions heureux de vous connaître davantage. Pouvez-vous vous présenter Frère Brice ?  

J’ai 56 ans. Comme beaucoup d’enfants de militaire, je suis né au gré d’une étape de mes parents, tout comme mes sœurs, à Agen. Après une formation scientifique, j’ai intégré la Marine Nationale, dans le cadre de laquelle j’ai eu la joie d’embarquer sur un navire de recherche océanologique, accomplissant ainsi un rêve de jeunesse longtemps bercé par les fabuleuses explorations du commandant Cousteau.

La vocation monastique ne s’est pas insérée naturellement dans mon cheminement : A mes parents qui me demandaient il y a quelques années « Mais qu’avons-nous fait pour que tu deviennes moine ? » je leur répondais « Vous n’avez rien fait, et c’est là votre plus grand mérite ! » Et de fait…

Mes sœurs et moi, avons reçu de nos parents une éducation humaniste, mais pas religieuse. La vocation monastique et la foi sont advenus simultanément dans ma vie 30 minutes seulement après une première prise de contact avec une moniale bénédictine ! J’avais 18 ans quand j’ai alors été entrainé dans un monastère par un ami que j’ai suivi aveuglément afin d’échapper à un devoir de mathématique particulièrement ennuyeux… C’était l’époque où on me prêtait la qualité « du roseau qui ploie sous les vents, mais ne rompt jamais » : Marin je voulais être, marin j’étais devenu ! J’ai résisté ainsi des années durant au souffle toujours plus insistant du Saint Esprit, mais ai finalement cédé sous la main même de Jésus qui s’est résolu à me cueillir sans autre forme de procès !

Plus de trente ans après ces faits, je suis toujours surpris de me réveiller chaque matin comme moine. Mais une fois glissé dans ma robe monastique, l’étonnement fait place à cette tranquille et forte assurance d’avoir trouvé ma demeure en Dieu… Au monastère…

Pourtant Abu-Gosh n’a pas du tout le charme du grand large, et mes occupations quotidiennes sont bien différentes de celles vécues jadis : J’ai en charge l’hôtellerie, la maintenance technique, la photographie et la comptabilité. Mais la rupture n’est qu’apparente : Ce que je sais de la vie monastique, je l’ai appris en partie sur un bateau…

Lorsque l’on entre dans une communauté religieuse pour servir le Christ en tant que moine, imagine-t-on que l’on va être appelé un jour à être prêtre ? Comment cela s’est-il passé pour vous ?

Ai-je songé un jour à devenir prêtre ? Jamais. Je me souviens même d’avoir renoncé à 19 ans à la vie missionnaire comme alternative à la vie monastique parce que j’associais alors la figure du missionnaire à celle du prêtre. Or à cette époque, le ministère sacerdotal, eh bien… « je ne le sentais pas ». Le chemin ne pouvait donc que me mener au monastère… Depuis, l’Esprit Saint a corrigé ma perception des choses puisqu’il m’a été donné de gouter un peu à la vie missionnaire, à Madagascar, il y 20 ans de cela !

L’appel au sacerdoce par mon abbé, voici quatre mois, fut donc une grande surprise.

Je n’ai pas eu à peser le pour et le contre de cet appel. Car au fur et à mesure que s’allongeait la liste des objections par laquelle j’avais naturellement commencé, je prenais toujours plus conscience du regard négatif sur moi même dans lequel je m’étais enfermé au long du temps. Je n’avais donc plus d’autre options que de m’évader de la prison que je m’était édifié, pas de réponse plus libre que de dire OUI.

C’est que les raisons profondes du choix de Dieu au sacerdoce dépassent toujours l’entendement non seulement de l’appelé, mais aussi de l’appelant, en l’occurence mon Abbé qui disait, sans donner aucun détail, percevoir dans le ministère sacerdotal un grand bénéfice pour ma vocation monastique, et donc pour la communauté et l’Église.

Je m’incline devant ce mystère, le regard tourné vers les disciples qui ont laissé en plan leurs filets pour suivre Jésus, sans se prévaloir de quelconques mérites personnels pour comprendre le choix de Jésus, ni n’ont cherché à le questionner à ce sujet. Et heureusement ! Car la suite de l’histoire les a vite ramenés à la réalité de leur faiblesse et de leurs illusions… Ils se sont laissé aimé, et l’ont aimé, et c’est tout.

Dieu est aussi mon Tout. Et je L’aime plus que tout, et en Lui toute sa Création… Mais n’y voyez pas là un amour aveugle. L’amour ne peut jamais l’être. Ce que l’on appelle amour aveugle n’est pas l’amour, mais seulement la première marche d’un escalier qui mène au fanatisme, à la passion.

En obéissant comme les disciples ont obéi,  je veille seulement à préserver dans mon jardin intérieur un coin sauvage qui soit un espace de liberté que Dieu puisse aménager à sa guise, et destiné à intégrer harmonieusement la petite parcelle de terre intérieure qu’Il me donne de valoriser, histoire de me faire la main en vue du jour il nous confiera à tous un jardin d’une beauté et luxuriance sans commune mesure avec la Création que nous connaissons aujourd’hui.

Aujourd’hui, vous avez fait un premier pas vers une nouvelle forme de service. Pouvez-vous nous dire ce que cela va changer pour vous, au quotidien et peut-être dans votre relation au Seigneur ?

Il est un peu tôt pour répondre à la question compte tenu du caractère récent de l’appel. J’en suis seulement à l’inventaire des pièces d’un nouveau puzzle de ma vie livré sans un modèle de l’image à reconstituer ! Dieu le conserve par devers Lui, se réservant le plaisir (un peu jaloux tout de même !) d’assembler le puzzle avec les pièces qu’il me revient de lui présenter. Car vous l’aurez compris ; la vie de l’homme est comme un jeu d’assemblage qui se pratique à deux, entre le Père et chacun de ses enfants.

Il a fallu toute la vie monastique pour comprendre et accepter cette règle de jeu, si simple, mais si insécurisante tant nous appartenons à un monde qui conforte l’homme dans le rêve illusoire de maitriser sa vie, en une quête toujours plus narcissique et mortifère de soi.

Mais ma réponse paisible et confiante en l’appel me conforte en l’importance et la solidité de la place prise par le Christ dans ma vie. Désormais, j’ai l’assurance que plus rien ne me séparera de Lui. En prononçant le FIAT, je m’attendais à faire un pas de plus sur le terrain instable et marécageux dans lequel je pataugeais de nuit depuis 33 ans. Mais voici qu’au lieu de trébucher et de pester une énième fois dans un énième trou d’eau, je me retrouve naturellement et comme par miracle sur un chemin bien damé que je longeais sans le savoir et qui obliquait au moment opportun pour croiser ma route ! Sur le coup, l’heure n’est pas tant à se demander ce que l’on va faire, qu’à se réjouir et rendre grâce de la bonne fortune ! Et c’est ainsi que j’envisage ce temps de diaconat, qui vécu dans le cadre de la vie monastique – qui en soi un service d’Eglise – n’est pas appelé à connaître le même développement que le diaconat permanent.

Je vais vivre ce diaconat comme une offrande de prémices en vue de l’offrande sacerdotale, tout comme la présentation de Jésus au Temple fut une offrande de prémices en vue de son offrande pascale. C’est pourquoi l’ordination a eu lieu le 2 février.

Vous avez été appelé dans la vie religieuse  ici en Terre Sainte. Que pouvez-vous nous dire de votre désir de vivre dans ce pays où notre foi prend toute sa source mais où les chrétiens ont une place parfois très délicate ?

Avec cette question, nous abordons l’air de rien le mystère du ministère sacerdotal vers lequel je me dirige. Voyez-vous, lorsque j’aperçois une frontière, c’est plus fort que moi, mais j’ai un irrésistible désir de voir ce qu’il y a derrière et non de cocooner ! Et ce, qu’elle soit physique, et plus encore spirituelle… Je ne vous cache pas que dans cette vie « d’homme au foyer » qu’est la vie monastique, je ronge parfois mon frein ! C’est mon ascèse… Je suis moine, mais aussi disciple du Christ qui enjoint à chacun des baptisés d’aller par le monde entier annoncer Emmanuel, « Dieu avec nous ». En Terre Sainte, je me sens dans mon élément : Elle est une terre magnifique où se rassemble le monde entier, les Eglises dans leur diversités, et qui attire, outre la descendance d’Abraham, des hommes et des femmes qui cherchent Dieu en esprit et vérité. Mais ma joie de vivre ici est cependant tempérée par la propension des habitants à se réfugier dans le communautarisme. C’est une réaction de défense normale dans un contexte de conflit et d’incertitude. Mais la défense doit être une attitude de vie momentanée, et non un état permanent sous peine de graves dommages spirituels et mentaux ; et on ne le voit que trop ici !

Parmi les premières pièces du puzzle que découvre le jeune ministre du Christ que je deviens, il y en a deux curieuses qui attirent mon regard. Elles sont identiques, parfaitement interchangeables. Sur l’une est inscrit « Pasteur », et sur l’autre « Passeur ». Il m’est donné de comprendre ainsi que dans son rôle de Pasteur le prêtre est aussi un Passeur. Il lui revient, à la suite du Christ et avec Lui, d’accompagner tout un chacun dans la transhumance de sa vie, d’aider à franchir les mers rouges et les jourdains intérieurs qui la bloquent. C’est vrai des personnes, mais aussi de l’Église. Alors qu’en cette Terre Sainte, Chrétiens, Juifs et Musulmans, semblent s’approcher toujours plus du rivage d’une mer rouge qui semble obérer l’avenir du pays, il est plus que vital que notre petite communauté d’Abu-Gosh continue à être un foyer d’accueil qui présente un visage apaisant et accueillant de l’Église. La communauté est trop petite pour être un grand pont, mais elle ne manque pas d’atouts pour être un excellent bateau et contribuer ainsi au rapprochement des communautés ! Pour peu que nous nous gardions de vivre un amour exclusif avec les uns ou les autres… Car il ne peut y avoir d’amour exclusif qu’envers Dieu. Entre les hommes, il ne saurait en être de même : on ne peut aimer une communauté au détriment des autres sans attenter gravement à notre baptême. Il revient au prêtre de veiller à la bonne communion des Eglises, à ce qu’il y ait de la place pour tous dans les cœurs de chacun.

En tant que moine, je ne serai pas ordinairement appelé à vivre un ministère sacerdotal en prise directe avec les défis de la pastorale de l’Église locale, mais plutôt à cultiver le jardin intérieur du monastère. Mais sachez que ce jardin se veut être un lieu de rencontre ouvert à tous les hommes de bonne volonté qui souhaitent s’y reposer et élargir leur horizon.

Propos recueillis par Cécile Klos

Flickr Album Gallery Powered By: Weblizar
Designed and Powered by YH Design Studios - www.yh-designstudios.com © 2017 All Rights Reserved
X